On parle beaucoup d’allures, de zones, de dérive cardiaque sur ce carnet. C’est le but de ma prépa marathon. Mais si je suis honnête, ce qui me fait sortir certains matins, ce n’est pas le tableau de bord — c’est tout le reste. Ce que la course donne à voir et qu’on ne soupçonne pas depuis une voiture.
En ce moment, prépa marathon oblige, je cours surtout sur route — c’est là que se construit le foncier et le travail d’allure. Mais je suis aussi traileur, et les deux pratiques se nourrissent l’une l’autre : la route pour la rigueur, le trail pour le plaisir d’être dehors, là où ça vit. Et des rencontres, il y en a partout. Le trail offre les plus sauvages, forcément, au milieu de la garrigue. Mais la route aussi a les siennes : les gens et leurs bêtes, le ciel qui s’embrase, et même la faune qui traverse un petit matin où l’on se croyait seul. Aucun bitume n’est aussi désert qu’on l’imagine.
Parce qu’à pied, on devient discret. Pas de moteur, pas de tôle, pas de vitesse qui fait fuir. On se fond dans le décor. Et la nature, du coup, se laisse approcher. Aux heures creuses — l’aube, la tombée du jour, quand les autres dorment ou rentrent — le territoire vous appartient un instant, et il est bien plus habité qu’on ne croit.
La tombée du jour sur la route : c’est à ces heures-là que le territoire se livre.
Les gens, et leurs bêtes
Il y a d’abord les humains. Le coureur croise toujours les mêmes silhouettes à force : l’autre lève-tôt qui fait son tour, le promeneur, celui qui sort le chien. On finit par se reconnaître, se faire un signe de la main et souvent un bonjour. Une petite confrérie silencieuse de ceux qui sont dehors quand les autres sont entre quatre murs.
Et avec les gens viennent leurs animaux. Les chiens, surtout. Beaucoup de coureurs les redoutent — moi non. Je n’en ai pas peur, et je crois que ça change tout : un chien sent parfaitement votre tension, et si vous n’en avez aucune, l’affaire se règle presque toujours d’elle-même. La plupart veulent juste vous accompagner trois foulées, vérifier que vous n’êtes pas une menace, puis retournent à leurs affaires. Il y a même ceux qui vous escortent un bout de chemin, fiers comme tout, avant de faire demi-tour quand leur territoire s’arrête. Et les patous, toujours impressionnants, qui protègent leurs troupeaux.
La petite faune
Mais les plus belles rencontres sont sauvages. Le Gard, à l’aube, grouille d’une vie qu’on ne voit jamais autrement.
Les lapinoux qui jouent au milieu du chemin, détalent et plongent dans les fourrés à votre approche, une petite tache blanche qui rebondit (oui, je sais, on dit lapereaux — mais chez moi ce seront toujours des lapinoux, et ils n’en courent pas moins vite). Les lièvres, plus grands, plus nerveux, qui filent à travers champ sur une distance folle. Et au-dessus de tout ça, la bande-son : les oiseaux qui piaillent à qui mieux mieux dès les premières lueurs, ce concert de l’aube tout en désordre où chacun y va de sa partition.
C’est pour ça qu’en trail, je ne mets jamais de musique. Jamais. Il y a trop à voir et trop à entendre ; couvrir ce vacarme-là, ce serait passer à côté de l’essentiel. La nature est déjà la meilleure des playlists. Sur route, c’est différent : il m’arrive d’en mettre, de temps en temps, pour chasser mes pensées ou tromper la monotonie d’un parcours trop lisse — mais jamais sur toute la sortie. Et même là, je triche un peu : mon casque est ouvert, à conduction osseuse, il laisse les oreilles libres. La musique passe par les pommettes, le monde continue d’entrer par les tympans. Je ne me coupe jamais vraiment du dehors.
Et puis, plus rare et plus beau, le renard : celui-là ne fuit pas toujours. Il s’arrête, vous jauge sans bouger, vous regarde droit dans les yeux le temps d’une ou deux secondes — un échange muet entre deux bestioles surprises — avant de s’effacer tranquillement dans le talus. Il m’arrive aussi de surprendre des biches, à la lisière d’un bois ou en travers d’une clairière — elles relèvent la tête, vous fixent une seconde, puis bondissent et s’évanouissent dans le couvert avec une élégance qui laisse sur place. Et il y a les chats errants, méfiants, qui guettent depuis un muret et disparaissent dès qu’on tourne la tête.
Premier sur le monotrace au petit matin : le givre n’a encore été dérangé par personne.
Et puis il y a ce qui ne fuit pas, parce que ça ne bouge pas. En trail, quand on est le premier sur le monotrace au petit matin, on récolte les toiles d’araignées tendues en travers du sentier pendant la nuit — de vraies merveilles de géométrie, parfois constellées de rosée, qu’on devine une demi-seconde avant de les cueillir en plein visage. On peste, on s’essuie la figure… mais on a quand même vu, l’espace d’un instant, un petit chef-d’œuvre que personne d’autre ne verra. Tribut du premier passage. De rien ! (pour les suivants)
Plus discrets, plus vifs, il y a les serpents qu’on dérange — une couleuvre lovée au soleil sur une pierre tiède, qui détale en ondulant dans les herbes au bruit de la foulée. Rien de méchant la plupart du temps, mais ça réveille toujours d’un coup. On apprend à regarder où l’on pose le pied.
Rien de spectaculaire pris isolément. Mais mises bout à bout, ces rencontres font qu’aucune sortie ne ressemble à la précédente. La montre dira que c’était « encore un footing en zone 2 ». Elle aura tort.
Et puis il y a les sangliers
Le Gard, c’est aussi le pays du sanglier. Et là, on change de registre.
J’en ai entendu plus d’une fois, tout près, dans les fourrés en bordure de chemin — ce raffut sourd de masse qui se déplace dans les broussailles, qu’on ne confond avec rien d’autre. On ne les voit pas, mais on les sait là, à quelques mètres. J’en ai croisé un en pleine vue, à une centaine de mètres : assez loin pour rester serein, assez près pour se rappeler qui est chez lui ici. On garde son calme, on ne court pas vers lui, on lui laisse la place. Un sanglier seul ne cherche pas l’embrouille ; c’est la laie avec ses marcassins qu’il faut savoir éviter, parce qu’une mère, ça ne plaisante pas. Le bon réflexe, c’est de s’écarter, de faire un peu de bruit, et de ne jamais s’interposer.
Mais dans ma meilleure histoire de sanglier… il n’y en a pas.
Le genre de terrain où l’on entend rouler les pierres bien avant de voir ce qui les fait rouler.
Un matin, je cours en trail dans la montagne derrière chez moi. J’entends plus loin devant du bruit. Un souffle, des pas lourds, le froissement de la végétation et des pierres qui roulent. Mon cerveau fait le calcul en une fraction de seconde : sanglier, il arrive. Me voilà à pousser des cris bizarres pour lui faire peur, et masquer la mienne. Et devant moi ça répond, ça siffle, un bruit de respiration forte, un peu comme un serpent pas content, mais d’assez bonne taille tout de même. Là on bascule dans le monde de l’étrange, pas la quatrième dimension mais quand même. Et voilà-t-y pas que je tombe nez à nez avec un autre coureur. Un traileur, lancé, qui m’avait entendu devant lui et qui s’était fait exactement la même frayeur — persuadé, lui aussi, d’avoir un sanglier devant lui. On est restés là, plantés, le cœur à 180, à se regarder en réalisant qu’on s’était mutuellement pris pour une bête sauvage. Puis on a éclaté de rire. Deux humains, dans la même peur ridicule, chacun le sanglier de l’autre.
Courir, c’est rencontrer
C’est peut-être ça que je préfère, au fond. Un marathon, ça se prépare avec de la rigueur, des chiffres, de la patience. Mais l’entraînement, le vrai, celui qui s’accumule semaine après semaine, il se vit dehors — au milieu des gens, des chiens, des lapinoux, des renards et des sangliers (ou des traileurs déguisés en sangliers).
La montre mesure le corps. Elle ne mesure pas tout ça. Et tant mieux.
