Je fais partie de ceux qui ont vu la micro-informatique entrer dans nos vies. Le Minitel et son modem qui couinait, les premiers ordinateurs personnels, puis internet — j’ai grandi avec cette accélération-là, je ne l’ai pas lue dans les livres, je l’ai vécue. J’ai même codé en assembleur, à l’époque où il fallait parler à la machine dans sa propre langue, registre par registre. Je sais, à peu près, comment tournent les rouages d’un ordinateur.

Alors quand on me demande si l’IA m’impressionne, je réponds oui — mais pas comme un spectateur naïf. C’est une révolution de plus dans une série que j’ai vue défiler. Et pourtant celle-ci a quelque chose de vertigineux : un logiciel qui analyse une question floue, va chercher l’information, reformule, ajuste sa réponse à ce qu’on lui dit — et tout ça nous arrive par une simple fenêtre de texte, comme si c’était évident. Le tour de magie, c’est justement qu’on ne voit rien de la machinerie. Et qu’il faut se rappeler qu’il n’y a personne derrière cette fenêtre : pas un cerveau, pas une intention, un calcul. Très impressionnant, mais un calcul.

Au premier plan une simple fenêtre de texte ; en filigrane derrière, des racks de serveurs — la machinerie invisible de l’IA.

Car derrière la fenêtre, c’est l’artillerie lourde : des data centers entiers, une puissance de calcul démesurée, une facture électrique qui n’a rien d’anecdotique. D’ailleurs — petite parenthèse — il paraît que dire « bonjour » et « merci » à une IA, multiplié par des millions d’utilisateurs, finit par coûter une quantité d’électricité non négligeable. Je m’autorise donc à être direct avec elle : pour l’instant elle ne gouverne pas le monde, je ne suis pas obligé de me faire bien voir au cas où elle prendrait le pouvoir.

Un œil-caméra rouge incandescent sur fond noir, clin d’œil à HAL 9000 de « 2001, l’Odyssée de l’espace ». « Je suis désolé, Dave, je crains de ne pouvoir faire ça. » Rassurez-vous : la mienne se contente d’analyser mes footings.

Bref : je m’appuie sur cette IA pour préparer mon marathon. Pas pour courir à ma place — ça, personne ne peut le faire — mais pour deux tâches bien distinctes que je veux détailler ici. Ni fantasme du néophyte qui croit parler à un être, ni mépris de celui qui n’a rien vu venir : j’essaie de tenir cette ligne.

Deux usages distincts : analyser mes données d’un côté, faire vivre le blog de l’autre — je décide, elle exécute.

Usage n°1 : décrypter mes données

Ma montre crache une quantité de chiffres absurde. FC, allure, charge d’entraînement, VFC, prédictions, statut de récup, répartition en zones… Pris séparément, chaque indicateur veut dire quelque chose ; mis bout à bout, ça devient illisible. Le vrai travail, ce n’est pas de produire la donnée — la montre le fait très bien — c’est de la relier au récit : pourquoi ce footing m’a paru dur alors que la FC était basse, est-ce que ma dérive cardiaque s’améliore vraiment, est-ce que ma forme du moment justifie de toucher au plan.

C’est là que l’IA m’est utile. Je lui donne accès à mes données, je pose une question en français, et elle va chercher, croise, et me sort une lecture argumentée. « Compare la dérive de mes trois dernières sorties longues. » « Mon seuil estimé est-il cohérent avec mon dernier 10 km ? » En quelques secondes, j’ai une synthèse que j’aurais mis une demi-heure à bricoler dans un tableur — et encore, mal.

Mais — et c’est tout l’intérêt d’avoir bossé dans le code — je sais que ça reste un outil qui peut se tromper. Une IA est très douée pour produire une réponse plausible et bien tournée ; elle l’est beaucoup moins pour savoir quand elle a tort. Le piège le plus sournois, c’est qu’elle peut avoir la bonne donnée sous les yeux et en tirer une hypothèse fausse : un chiffre sur-interprété, une conclusion tirée d’un échantillon ridicule, parfois même une statistique inventée de toutes pièces avec le plus grand aplomb. Ce n’est pas un bug visible, c’est une réponse impeccable… et fausse.

Alors je vérifie. Quand elle m’annonce une tendance, je regarde les chiffres bruts. Quand elle affirme, je lui demande sur quoi elle s’appuie. Car l’essentiel n’est pas dans la synthèse elle-même, aussi brillante soit-elle : il est dans ma capacité à la relier honnêtement à mes sensations et à prendre du recul sur ce qu’elle me raconte. Je la traite comme un copilote compétent mais faillible : on écoute, on ne signe pas les yeux fermés.

Usage n°2 : faire vivre ce blog

Le deuxième usage n’a rien à voir. Ce site n’est pas une plateforme clé en main : c’est un blog que je tiens moi-même, avec ses fichiers, sa structure, son mode de publication. Transformer une entrée de mon journal d’entraînement en article lisible, l’intégrer au site, mettre à jour le compteur de kilomètres et le tableau de bord, vérifier que tout se construit sans casser — il y a une vraie part de tuyauterie là-dedans.

L’IA me décharge de cette plomberie. Je lui dis ce que je veux raconter, elle met en forme, range les fichiers au bon endroit, recalcule les chiffres. Moi, je garde la main sur le fond et le ton : c’est mon histoire, mes choix, ma voix. La règle est simple et je m’y tiens : je décide, elle exécute. Si un paragraphe ne me ressemble pas, il dégage. Un texte écrit pour moi mais pas par moi, ça se sent, et ça n’aurait aucun intérêt sur un carnet personnel.

C’est sur le volet purement technique qu’elle m’a le plus bluffé. Monter ce blog, ce n’est pas que de la rédaction : il a fallu choisir comment l’héberger, configurer le serveur, gérer la mise en ligne. Là, l’IA a été redoutable — peser les options, expliquer les compromis, puis écrire et dérouler la solution pour héberger le site sur ma propre infrastructure. Avec mon bagage, je comprends ce qu’elle propose et je peux la reprendre quand elle s’égare ; mais sur la vitesse et la maîtrise des détails techniques, elle m’a fait gagner un temps considérable. Là encore : elle propose et exécute, je valide en connaissance de cause.

Ce que j’en pense, sans langue de bois

Voici où je veux être honnête dans les deux sens.

D’un côté, je refuse l’emballement béat. Une IA n’a pas de jugement, pas d’enjeu, pas de corps qui souffre au 35e kilomètre. Elle ne sait pas que j’ai mal dormi ou que le boulot m’a lessivé cette semaine, sauf si je le lui dis. Elle se trompe parfois sans même s’en apercevoir. Lui déléguer mes décisions d’entraînement serait une bêtise : c’est moi qui cours, c’est moi qui connais mes sensations, et aucune synthèse bien tournée ne remplace ça. Mon métier de gérant m’a appris une chose : un outil qui fait gagner du temps ne dispense jamais de comprendre ce qu’on lui fait faire.

De l’autre, je ne vais pas faire le blasé non plus. Je l’ai dit en introduction, et je le maintiens : ce que ces systèmes font aujourd’hui, je ne l’aurais pas cru possible il y a quelques années, et ça mérite mieux que le haussement d’épaules. En faire un simple gadget serait aussi naïf que d’en faire un oracle.

La bonne posture est entre les deux, et elle est exigeante : se servir d’un outil puissant tout en gardant la main et l’esprit critique. C’est exactement ma philosophie pour ce marathon. Je reste le pilote. L’IA, comme ma montre, est un instrument de bord — précieux, parfois bluffant, jamais aux commandes.

Et le jour J, sur les 42 kilomètres d’Avignon, il n’y aura ni montre ni IA pour pousser à ma place. Juste mes jambes et ce que j’en aurai fait.