Il y a des expériences qu’on ne programme pas mais que le calendrier vous offre. Le 16 juin, j’ai couru ma boucle de 7 km au petit matin, au frais. Le 5 juillet, j’ai couru exactement la même boucle — même tracé, même dénivelé, mêmes chaussures — en pleine canicule du soir, le capteur affichant 34 à 43 °C. Entre les deux : environ 20 degrés d’écart, et à peu près rien d’autre. C’est ce qu’on appelle une quasi-expérience contrôlée : une seule variable a changé, et elle s’appelle météo.

J’ai déjà raconté la séance du 5 juillet à chaud, c’est le cas de le dire. Aujourd’hui, je pose les deux sorties côte à côte et je fais les comptes. Combien coûte, exactement, un footing par temps très chaud ?

La facture, ligne par ligne

Sur le corps de séance (les 7 km, hors échauffement) :

16/06 frais05/07 très chaudÉcart
Allure ajustée (GAP)6'42/km7'13/km+31 s/km
FC moyenne137154+17 bpm
FC max155168+13
Zone dominanteZ2 franc (81 %)Z3, ~40 % de Z4 en fin+1,5 zone
Dérive cardiaque+9,7 %+19,5 %×2
Cadence180 spm171 spm−9
Puissance moyenne198 W186 W−6 %
Coût cardiaque (bpm par km/h)15,318,4+20 %
Calories affichées495627+27 %
Effort relatif1345×3,5

Chaque ligne raconte la même histoire sous un angle différent, mais la plus parlante est celle du coût cardiaque : le nombre de battements que je paie pour chaque km/h de vitesse. Au frais, 15,3. Au chaud, 18,4. Mon moteur interne a tourné 20 % plus cher — pour produire moins : la puissance moyenne a baissé de 198 à 186 W. Plus de dépense, moins de production. Voilà le résumé comptable de la thermorégulation.

Les ciseaux

Comparaison FC / allure GAP / profil — 16/06 vs 05/07

Les deux traces GPS ont été recalées point par point sur le même tracé (99,4 % des points appariés à moins de 25 m), et l’allure est l’allure ajustée à la pente (GAP) calculée par la montre — on compare donc bien le même effort au même endroit du parcours.

Le graphe montre quelque chose que le tableau ne dit pas : la chronologie de la défaite. Jusqu’au kilomètre 2,5 environ, les deux allures GAP sont superposées — je courais aussi vite qu’en juin, avec déjà 8 à 10 battements de plus. Puis les courbes s’ouvrent en ciseaux : l’allure du 5 juillet décroche (le cap cardiaque freine) pendant que la FC continue de grimper et s’installe en Z4 sur les trois derniers kilomètres.

C’est la double pénalité de la chaleur : on ralentit et le cœur monte quand même. En temps normal, l’un compense l’autre. Par 40 °C, on paie des deux côtés du livre de comptes. L’ordre de grandeur à retenir pour l’été : 30 à 40 secondes au kilomètre de perte à FC égale dès ~35 °C.

Les 100 calories fantômes

Une ligne du tableau mérite un traitement à part : les calories. 495 kcal au frais, 627 kcal au chaud pour la même boucle, +27 %. Sauf que… la puissance moyenne a baissé. Produire moins de travail mécanique ne peut pas coûter 27 % de plus. Que s’est-il passé ?

L’explication est dans la méthode d’estimation : la montre calcule les calories principalement à partir de la fréquence cardiaque. Or une partie de mes battements du 5 juillet ne servait pas à courir — elle servait à refroidir : envoyer du sang vers la peau pour évacuer la chaleur. Ces battements thermorégulateurs sont comptés comme du travail musculaire alors qu’ils n’en sont pas, ou très peu. En croisant le coût mécanique réel (~1 kcal par kilo et par km, quasi indépendant de la vitesse) et un surcoût chaleur réel de 5 à 10 %, ma dépense du 5 juillet était plutôt de 520 à 545 kcal. Le reste — 80 à 100 kcal — n’a jamais existé.

La règle que j’en tire : par forte chaleur, les calories affichées sur-lisent de 15 à 20 %. Sur un footing, c’est anecdotique. Sur une sortie longue estivale de deux heures, ça peut faire 200 à 300 kcal fantômes — de quoi fausser une stratégie de ravitaillement si on la cale sur ce chiffre. L’hydratation et les électrolytes, en revanche, suivent bien la transpiration : eux, il faut les majorer par chaleur, pas les minorer.

Et non, vérifier dans Strava n’est pas un contre-contrôle : quand l’activité vient de la montre, Strava recopie tel quel le chiffre de calories de l’appareil (495 et 627 identiques des deux côtés chez moi). Deux applis qui affichent le même nombre, ce n’est pas deux mesures — c’est une seule estimation, recopiée. L’ironie, c’est que Strava dispose de son propre modèle, utilisé quand l’activité arrive sans chiffre de l’appareil : pour la course à pied, il estime les calories à partir du poids, de la distance et de la pente — le coût mécanique, justement, sans passer par la FC. Dans ce cas précis de la chaleur, ce calcul « de secours » aurait donc été plus juste que le chiffre officiel qu’il recopie : il m’aurait affiché quasiment les mêmes calories les deux soirs. La règle de priorité (l’appareil a toujours raison) fait qu’un biais en amont se propage partout en aval.

Ce que ça corrige dans ma lecture de juin

Il y a une conséquence rétroactive qui me tient à cœur. Le 16 juin, ma dérive cardiaque de +9,7 % m’avait inquiété — je l’avais lue « base aérobie mince », et j’en avais fait tout un article. La comparaison d’aujourd’hui montre que la canicule seule peut doubler ce chiffre sur le même parcours, chez le même coureur, à trois semaines d’écart. Autrement dit, la dérive est un instrument de mesure dont l’aiguille bouge autant avec le thermomètre qu’avec la forme.

D’où la règle de méthode qui restera au mur jusqu’en septembre : le progrès aérobie ne se jugera que sur des sorties au frais. Une dérive à +15 % un soir de canicule ne dit rien de ma base ; une dérive à +6 % un matin à 15 °C en dira beaucoup. Comparer deux sorties sans comparer leurs météos, c’est comparer deux factures sans regarder la devise.

Vingt degrés d’écart, et voilà le prix affiché : une demi-minute au kilomètre, dix-sept battements, une zone et demie, un moteur 20 % plus cher et cent calories imaginaires. Le marathon d’Avignon se courra un 27 septembre — et ce jour-là, chaque degré en moins me rendra une partie de la monnaie.